Marie Sommer

     


TÉLÉTRAVAIL


Bruce Bégout


Un. P. crut soudainement entendre un signal d’avertissement. Par réflexe, il regarda son tableau de bord, mais ne perçut aucun témoin d’alerte lumineux. Il ne savait pas si c’était l’indicateur sonore de son véhicule ou le bruit d’un instrument de musique utilisé dans la chanson qu’il écoutait à tue-tête qui bipait ainsi. Il baissa le son, attendit quelques secondes et se rendit compte qu’il avait vu juste. Le son inquiétant provenait de l’autoradio, une tonalité aiguë et répétitive comme une alarme. Il se rasséréna et se cala profondément dans son fauteuil. La musique beuglait de nouveau. Il se remit à chanter ou, plus exactement, à crier quelques bribes de paroles à contretemps. Il accompagna ses beuglements de mouvements convulsifs des bras et du torse comme s’il pogotait dans un concert. Il faillit se cogner la tête au plafond. Il aimait se lâcher de temps en temps, quitte à paraître ridicule pour un observateur neutre. L’habitacle permettait la suspension temporaire de la civilité, le retour à une intimité non entièrement bridée par l’instance répressive du convenable. Puis un détail attira son attention et mit fin à son délire. Derrière son pare-brise encrassé d’insectes, il remarqua que les autocollants contre la guerre étaient de plus en plus nombreux à l’arrière des voitures. Ce matin, il en avait compté au moins neuf, un record. Cela avait commencé il y a quelques semaines après le massacre de Bansra Gali. Le mouvement n’avait cessé depuis lors de s’amplifier. On en parlait dans les talk-shows comme d’un phénomène nouveau, une prise de conscience nationale. Coincé derrière une Nissan rouge, P. pouvait détailler à volonté le sticker No War et sa couronne de têtes de mort en laurier posée de travers sur le visage poupin d’un jeune soldat. Il en avait même vu un avec un drone crachant son missile Hellfire sur une famille sans défense. C’était préoccupant. Mais autre chose le contrariait. On n’avançait pas ; la chaleur et la pollution rendaient la stagnation odieuse. On percevait distinctement le smog au-dessus des San Antonio Mountains. Las des embouteillages, P. prit la première bretelle d’autoroute qui se présenta. Après quelques zigzags dans une banlieue pavillonnaire identique à toutes avec ses ralentisseurs et ses allées, ses portiques rouillés et ses piscines hors-sol, il rejoignit l’ancienne nationale. Il se retrouva rapidement seul sur un bandeau bleu marine qui serpentait entre des collines pelées. Sur les bas-côtés, des ordures déchiquetées s’accrochaient en ex-voto aux arbustes taris. La ligne jaune était presqu’effacée, seuls quelques traits épars de longueur inégale subsistaient çà et là entre deux crotales écrasés. P. ne regretta pas son détour. Certes ce chemin allongeait de beaucoup son parcours, mais, au vu du trafic sur la E210, il n’était pas sûr de perdre tant de temps que cela. Cela faisait depuis des années qu’il ne l’avait pas emprunté. Il ne se rappelait plus les virages serrés et les paysages arides, la solitude un peu abandonnée de cette route panoramique. Et il n’était plus obligé de voir ces maudits autocollants. Le bras accoudé à la portière, il prenait son temps et profitait, au détour d’une courbe, des vues sur la ville en contrebas. Son rendez-vous à la base n’était qu’à dix heures. L’instruction allait durer deux semaines au bout desquelles P. et son nouvel engin seraient opérationnels.
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